mercredi 14 novembre 2018

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Ouverture sans fanfare

Le manque de caste des toros de Garcigrande n’a pas permis aux toreros de s’exprimer. Ponce a coupé une oreille et Castella a échoué aux aciers malgré des faenas méritoires.

Les aficionados sont de grands enfants, et pendant une féria ils ont la faiblesse de vouloir croire au Père Noël, vers six heures du soir. Malgré un cartel prometteur, avec deux toreros incontestables comme Enrique Ponce et Sébastien Castella, le barbu de rouge vêtu n’est pas descendu sur le sable des arènes. Pour autant cette corrida d’ouverture de la feria ne mérite pas de sévérité particulière. Les pensionnaires de Garcigrande étaient bien présentés, plutôt vaillants face à la pique, et faisant preuve de beaucoup de noblesse. Ils étaient globalement coopératifs, sans défaut particulier qui aurait pu les rendre intoréables et pourtant il leur manquait, malgré la noblesse et la bravoure, cet indispensable complément qui crée de l’émotion, qui fait passer comme un frisson dans les gradins, ce que l’on appelle la caste.

On oubliera les deux premiers taureaux, qui incontestablement manquaient de charge, et qui n’ont pas permis aux deux matadors de s’exprimer. Subissant la pique qui a sans doute entamé un potentiel déjà faible, ils ont été estoqués dans une certaine indifférence.

Le troisième taureau, celui qui était opposé à Enrique Ponce a eu probablement le meilleur comportement du lot de l’après-midi. Subissant trois rencontres avec le cheval, il a permis à celui que l’on appelle dans le milieu, le maestro des maestros, ou encore El Professor de montrer toute sa maîtrise de son art.

Ponce choisit un terrain, et il s’y impose, contraignant le taureau à le suivre, inlassablement. Sans fioritures, en alternant des derechazos, des passes de la main droite, et des naturelles, (de la main gauche), il parvient à transformer l’animal sauvage en partenaire docile. Voir Ponce toréer c’est assisté à une démonstration de géométrie non-euclidienne, dans laquelle le mouvement de poignet donné à l’étoffe guide les 500 kg de force brute dans une trajectoire que seul le maestro peut anticiper. Une estocade efficace permet à Enrique Ponce d’obtenir le seul trophée de l’après-midi. Avec une certaine sévérité la présidence à fait droit à la demande du public, même s’il y aurait peut-être beaucoup à dire à propos de cette rigueur assumée.

Enrique Ponce avec une ayuda de la main gauche (l’épée permet de déployer la muleta)

Après la première oreille obtenue par son compagnon de cartel, Sébastien Castella devait s’imposer devant son public. Et il a commencé de la plus prometteuse des façons, avec une série de Derechazos à genoux, qui pouvaient laisser espérer un grand moment. De ce point de vue, la promesse a pu être tenue. Et le torero biterrois a su susciter l’enthousiasme en développant ses passes de loin, faisant passer le toro à pleine charge, au plus près de son corps. Et de ce point de vue, les pensionnaires de Garcigrande ont eu un comportement parfaitement honorable, peut-être un peu trop docile, manquant de ce piquant qui crée l’émotion.

Mais au moment des aciers, pendant ce que l’on appelle l’instant de vérité, Sébastien Castella a été particulièrement malheureux. Deux épées, un recours au descabello (cette lame qui permet d’atteindre le cervelet du taureau, déclenchant une mort instantanée) n’ont pas permis d’obtenir un trophée qui aurait été pourtant largement mérité. Visiblement, même si Sébastien Castella n’a pas démérité, ces deux échecs à la mise à mort, ont déçu le public. À ce propos il convient quand même de s’interroger sur la perception que l’on peut avoir de ce spectacle. Même si les taureaux ne transmettaient pas véritablement d’émotion, on avait tout de même le sentiment d’un public blasé, plutôt indifférent. Le cinquième taureau de l’après-midi, adversaire de Enrique Ponce n’avait pas de qualités particulières. Le public n’a pas été en mesure de comprendre la performance du matador capable de construire à partir d’un partenaire particulièrement médiocre une faena marquée par la rigueur et la technicité.

Sébastien Castella sur son deuxième taureau entame sa faena de rodillas (à genoux)

Dans ce domaine il faudra quand même également s’interroger sur la conduite de la corrida qui échoit à la présidence, assurée depuis plusieurs années maintenant par la même personne. L’argument qui est donné est celui de l’homogénéité, et de la cohérence. Mais à cet égard il faudrait tout de même se demander si la volonté de faire preuve de rigueur ne prive pas le public du spectacle de la fiesta brava. Réduire de façon drastique le premier tercio, celui qui permet aux toreros de montrer leur savoir-faire au capote, ( la cape de travail tenue à deux mains) déclenche incontestablement un certain sentiment de frustration. À trop vouloir ressembler aux arènes de Madrid, on risque parfois de tomber dans la caricature. De la même façon, une forme de pingrerie au moment de déclencher la musique ne risque pas de susciter le moindre enthousiasme d’un public qui à partir du quatrième taureau aurait tendance à s’assoupir.

Les taureaux de Garcigrande pour la première corrida de la feria n’ont pas tenu leurs promesses. Il y a eu de pires après-midi, et celle-ci n’était pas dénuée d’intérêt, mais incontestablement, on a envie pour les prochaines de voir le Père Noël s’imposer lui aussi sur le sable des arènes de Béziers.  

Bruno Modica